PENSÉES DU JOUR
PROFONDES OU FRIVOLES
SUR LA RECHERCHE DU BONHEUR
INSPIRÉES PAR L'ENSEIGNEMENT
DU BOUDDHA
LES MAÎTRES DE TOUTE TRADITION
LES CHAMANS LES CHERCHEURS
SCIENTIFIQUES
LES FOUS LES AUTISTES
LES POÈTES LES GENS DE LA RUE
ET DE LA TOILE.
Je ne sais pas pourquoi j'ai longtemps hésité à vous raconter la brève histoire d'un phénomène de synchronicité (dont il y a plusieurs exemples sur ce blog) auquel je dois d'être encore en vie.
Par un beau dimanche de printemps, je me prélassais sur une chaise-longue, sous le bougainvilliers du patio où mon compagnon et moi aimons à partager un thé à la menthe en commentant les dernières informations. Ce magnifique arbuste couvert de fleurs étendaient ses branches en un réseau de rameaux entrelacés qui allaient se mêler d'un côté au feuillage de la glycine et de l'autre, épousait un petit arbre en forme de parasol.
Plusieurs mois auparavant, nous avions longuement palabré pour trouver un moyen de soutenir la partie de l'arbuste se trouvant en porte-à-faux; j'avais suggéré d'utiliser le plateau d'une petite table ronde en bois que j'avais remisée, en le fixant de telle sorte qu'il soutienne le réseau de fleurs et de feuillage épais grâce à une barre de métal très lourde dont le bas devait être enfoui dans la terre. C'est ce qui fut fait en ajoutant de lourdes pierres pour coincer la barre profondément enfoncée dans le sol
Je ne sais si vous pouvez imaginer l'astuce à laquelle nous avons eu recours faute d'avoir trouvé mieux, qui m'avait donnée en outre le plaisir de recycler ce vieux meuble inutilisable et cette lourde barre de métal rouillé.
Je dois maintenant, pour la compréhension de ce qui va suivre, vous confier que j'ai gardé d'une bande dessinée de 1973, Yakari et Grand Aigle, une affinité qui ne s'est jamais démentie avec cet oiseau que j'ai adopté comme mon totem protecteur. J'ai régulièrement la visite d'un aigle qui descend des montagnes voisines et vient faire des cercles au-dessus de notre terrain. Je le siffle, je lui parle comme je parle aux arbres et aux plantes, sa présence me réjouit et me donne le sentiment que nous communiquons à notre façon, subtilement.
Ce jour là, j'étais donc paisiblement allongée sur cette chaise-longue me délectant de mon thé à la mente lorsque j'entendis soudain le cri aigu d'un oiseau, mon ami l'aigle m'appelait! Je bondis, et au même instant, avant même que j'ai eu le temps d'achever mon geste, l'énorme barre de métal s'abattit à l'endroit précis où se trouvait ma tête un millième de seconde auparavant.
Je vous laisse imaginer la stupéfaction de mon compagnon et la mienne, alors que j'achevais de me mettre sur pied. Je venais d'échapper au pire et cela ressemblait à un miracle. Le premier moment d'émotion passé, je cherchai dans le ciel le rapace don le cri m'avait alertée, il n'y avait pas trace de l'aigle, pas même un nuage dans l'azur le plus pur.
Etait-ce aux tréfonds de moi que son cri avait retenti? Non puisque mon compagnon l'avait entendu comme moi. Quoiqu'il en soit, il n'y avait pas de doute, la synchronicité avait été salvatrice!.
Une semaine plus tard, j'eus cette fois la visite de mon aigle. Un petit oiseau voletait maladroitement autour de lui, et je craignis d'abord qu'il ne fût une proie pourchassée par l'autre. Mais je compris très vite en observant leur manège, que le jeune n'était pas en danger; je soupçonnai qu'il était en fait un jeune nouveau-né en apprentissage de vol et que sa mère — hé oui ! une femelle ! — venait fièrement me le présenter.
C'est du moins ce que, dans ma candeur, je crois être la vérité.
Mais chut, ne le dite à personne ou je perdrai tout mon crédit.
UN AN DÉJÀ! Le 14 Mars 2009 premier anniversaire de Rencontre dans le Vide.
Souhaitons-lui longue vie et beaucoup d'amis abonnés intéressés par l'enquête spirituelle que nous menons ici dont la motivation est le bonheur de tous, la libération de la souffrance et de la méconnaissance. Le but de notre recherche, il est bon de le rappeler, est d'éclairer le projecteur de notre intelligence afin de mettre en lumière les notions fausses dont on a meublé notre esprit. Cela peut nous permettre de réaliser que nous sommes UN, d'aimer les autres comme nous-même et d'instaurer la paix dans nos cœurs et sur notre Terre d'asile. Cela nous aidera à opérer peu à peu la mutation indispensable à notre survie, menacée par divers ennemis, les pires n'étant pas à chercher à l'extérieur mais en nous. La liste est longue! Pour n'en citer que quelques uns, ils s'appellent l'égoïsme, la haine, l'attachement, l'avidité, l'ambition, l'envie, la jalousie et la méconnaissance d'où ils surgissent tous. Chacun de nous a pour mission de se guérir de ces "virus" responsables de tant de souffrances.
Le Dalai Lama enseigne qu'il s'agit de cultiver leurs opposés, les antidotes à ces passions perturbatrices consistant à développer l'amour altruiste, la compassion, l'éthique, à instaurer le calme, la sagesse, la vue juste. Pour ceux que cela intéresse, référez-vous pour plus de détails au livre dont je parle ci-dessous.
R.D.V. affiche 16 abonnés, mais je sais que nous sommes plus nombreux par le courrier que je reçois. Je souhaite que tombent le plus tôt possible les réticences à l'égard d'internet, de ses procédures d'inscription et du fait de se déclarer par l'écrit sur un sujet qui demande un effort. Mon vœu est de voir s'approfondir votre réflexion et se multiplier vos commentaires car l'interactivité me parait une dynamique créatrice pour un réseau. Prière donc de ne pas me laisser en carafe comme une bouteille qu'on jette dans le Vide avec un S.O.S. ...
Le tout premier billet que j'ai publié à propos d'une citation de Lord Bowen, a suscité un commentaire de Mélina me demandant de raconter ma première entrevue avec le Dalai Lama. Elle n'ignorait pas que j'avais traduit et rédigé Cent éléphants sur un brin d'herbe, recueil de conférences et d'enseignements du Dalai lama (paru au Seuil en Poche). Je lui ai répondu par la promesse de l'écrire. C'est chose faite, voici le récit de cette première rencontre.
Je suis de toute évidence.
Simple constat. Voilà. C'est tout.
Lorsqu'on détourne son attention du spectacle permanent du monde, que l'on cesse de fabriquer quoique ce soit avec ses mains ou son esprit tout en restant intensément présent à soi-même, que perçoit-on? Un "Je suis" de toute évidence s'impose à nous sans mots. On l'éprouve, on le sait sans avoir recours à la pensée. Simultanément, l'on découvre que ce "je suis", né du silence, n'est pas différent de tous les je suis du passé du présent du futur réunis ici maintenant dans l'instant. Je n'ai jamais cessé d'être cela, même en rêvant, même en dormant.
Ainsi, je suis! Et il en est de même pour chaque être vivant. Et tout comme je tiens passionnément à rester consciente de ce je suis, chacun y tient pareillement. Même le moustique aime être et redoute la main qui va s'abattre sur lui, et je ne vois pas ce que cela change d'affirmer que c'est instinctif. Il n'y a qu'un seul et unique je suis, un être infinitif, un étant participe présent, impersonnel, qui a sa source et sa demeure en chaque être vivant, mais pas à la manière d'un Dieu au sens commun du terme, mais en tant que pure présence, consciente du fait d'être.
Ainsi donc chacun se sent être tout comme je le ressens. J'écoutais ce sentiment résonner et ricocher dans des zones profondes de conscience, la pensée le traduisait en mots: nous, tous les êtres vivants, avons ce fond commun. Cela saute aux yeux une fois qu'on l'a vue,je suis a le même goût pour tout le monde — quand il n'est pas additionné du piment desémotions —, le goût même de l'existence, la saveur d'être. On l'éprouve surtout dans les moments d'émotions fortes, joie, colère, peur, en particulier si notre vie est menacée, et dans ce cas, j'ai l'intime conviction que la certitude d'être et d'y tenir bigrement est aussi intense pour le moustique qui voit la main prête à s'abattre sur lui que pour le ci-devant face au bourreau et à la guillotine.
Bon, alors je suis… comme tout le monde, mais cela ne me dit pas de quelle nature je suis vraiment. Toute de matière? Toute d'esprit? Ou bien moitié-moitié? Ou quelque chose de tout autre qui n'est ni l'un ni l'autre, ni les deux réunis?
À ce stade de mon enquête, mon intuition me souffla un vent de liberté qui fit naître ma détermination : j'étais à un carrefour de mon existence et je me savais libre de choisir ma direction. Allais-je conserver ma vie bourgeoise, ma Lanciamétallisée et ma liberté restreinte pour prendre les autoroutes de la Grande Illusion? Choisir la renommée, le vedettariat, le luxe, les média, pleins d'attraits et de pièges pour une jeune femme de mon époque? Je décidais de renoncer à mon confortable cadre de vie — cela ne me coûtait guère —au public et à la scène avec lesquels je me sentais enfin à l'aise,à dix ans de métier d'auteur compositeur interprètechèrement acquis. Il me fallut longtemps pour admettre que dans ce domaine, je m'étais lésée, mais forte de ma trentaine glorieuse couronnée par la naissance d'un fils — rayon de miel et de lumière — et de la présence à mes côtés de son père, confiante dans l'amour qu'ils m'inspiraient, j'ai pris sans hésiter "la route des Indes" et des légendaires chemins de Katmandou.J'étais déterminée à trouver coûte que coûte celui ou celle qui confondrait mes doutes et m'aiderait à découvrir la vérité sur ce que j'appelle mon moi de fortune, sur ce drôle d'Univers tricoté d'espace et de temps, et sur ce que j'étais venue faire dans ce monde étrange, inhumain.
Je devais rencontrer Lama Thubten Yéshé l'ami spirituel que j'appelai de mes vœux,dans la vallée de Katmandou quatre mois après mon arrivée en Inde. Pourtant, ce n'est pas lui qui s'est présenté en premier mais celui qui m'a mis sur sa piste, son propre maître, le messager de la sagesse, de la compassion et de la vérité dont j'étais assoiffée, l'élu du peuple Tibétain et de bien des chercheurs spirituels de par le monde, je veux parler de Sa Sainteté Tenzin Gyatso le XIVè. Dalai Lama.
Cette rencontre tellement tellement improbable m'a laissée médusée au point qu'aujourd'hui encore, après tant d'années, je frémis en écrivant ces mots comme si le temps ne s'était pas écoulé. C'est ainsi que "cela" arrive, c'est ici et maintenant que tout peut toujours arriver,à chaque instant, sans s'annoncer. Miracle ou calamité. Nous avons intérêt à devenir flexibles, et pas seulement en exerçant notre corps en petites foulées, mais également notre esprit, afin de développer sa capacité à lâcher nos schémas de pensées caduques au profit d'un nouveau paradigme mieux adapté à l'évolution. La loi de l'évolution des espèces découverte par Darwin nous rappelle que sommes condamnés à muter ou à disparaître. Mais qui a dit que les disparus sont plus à plaindre que les apparus? Encore un préjugé à reconsidérer!
Pour revenir à cette rencontre insolite, elle me parait exemplaire de ce que K.G Jung a dénommé la synchronicité. Le fait que le Dalai Lama soit arrivé au Kashmir, à Srinagar, sur le lac Dal, justement à l'époque où nous y séjournions, me parut l'effet d'une grâce — encore que je ne sache guère ce que recouvre ce mot. Nous demeurions à bord du "New Cuty Sark",un petit houseboat dont les boiseries de cèdre richement sculpté répandait un parfum entêtant; ancrée au milieu du lac semé de lotus roses, cette idyllique demeureflottante nous avait été attribuée pour la saison ainsi qu'un cuisinier et un serviteur, Gulam Rassoul, un jeune Kashmiri timide et empressé, parfaitement stylé, qui nous servait nos repas pieds nus et en gants blancs. Il sut d'instinct protéger notre intimité contre l'intrusion des marchands dont les shikaras débordant de marchandises se collaient au New Cutty Sark comme des tiques sur un chien.
Ne dit-on pas en Inde que lorsque le disciple brûle de rencontrer son maître, celui-ci vient à sa rencontre? Alors qu'il était en route pour conférer une initiation collective dans la vallée de l'Indus, aux milliers de bouddhistes peuplant les montagnes du Ladakh, le chef légitime, politique et spirituel des Tibétains fut invité par le gouverneur du Kashmir à faire une étape à Srinagar afin de s'y reposer avec sa suite de moines. Comme toutes les célébrités, têtes couronnées ou Présidents en visite, il fut conduit en un magnifique cortège de shikaras — les gracieux esquifs servant à rejoindre les houseboats et à se promener sur lac Dal — afin de prendre une collation sur le house-boat Alif Laila. C'était une suite de grand luxe (l'appartement témoin du Lac Dal!), fameux pour avoir accueilli Indira Gandhi et maints autres dirigeants politiques, reines, princes ou émirs de tous poils accompagnés, ou plutôt humblement suivis, devrais-je dire car j'en ai croisé,par leur nombreuses femmes en burka noire, bouches cousues, regards à la dérobée et sourires fermeture éclair.
Après m'être levée dés 4h pour aller à l'aéroport accueillir les groupes de touristes français que je devais accompagner jusqu'à leurs houseboats respectifs, et par la suite, guider tout au long d'un circuit au Kashmir et au Ladakh, j'étais revenue sur le house-boat amiral de Monsieur Siah, l'ainé des Siah's Brothers, les "Parrains" tout puissants de ce petit Milieu lacustre, qui fournissaient à prix d'or et en s'allouant de juteuses commissions sur les achats de leurs hôtes, les élégantes prestations hôtelièresflottantes réservées à nos groupes.
Épuisée de fatigue, en manque de sommeil, j'avais accepté le déjeuner tardif que le vieux Siah magnanime me faisait servir; il avait certainement quelque bonne raison peu désintéressée de vouloir m'amadouer; et tandis que je dégustais un délicieux curry d'agneau appelé Rogan Josh, mes yeux, embués de larmes arrachées par le piment suivaient distraitement le balancement duhouseboat voisin, auquel on accédait par quelques marches et un petit ponton, le légendaire palais flottant, Alif Laila.
Soudain, une agitation et des bruits inaccoutumés se manifestèrent au loin sur la rive, au niveau de l'embarcadère. Monsieur Siah vint s'accouder à ma table et avec un clin d'œil appuyé me lança " Do you know who is coming here, in my place? —Savez-vous qui j'attends ici, chez moi ? TheDalai Lama!." Je crus que c'était une de ces lourdes plaisanteries dont il était coutumier. Mais là-bas, sur Boulevard Street, l'artère circulaire du lac,je distinguai un cortège de voitures de luxe suivi de nombreuses Jeeps, et au bout d'un certain temps, quittant le rivage, je vis s'avancer vers nous une flottille de shikaras aux courtines de coton blanc, débordant de robes brunes et jaunes, couleurs traditionnelles des moines bouddhistes tibétains. Non, cela ne ressemblait pas à une blague!
Quelques instants plus tard, Tenzin Gyatso adressant à la ronde son regard et son sourire chaleureux, abordait sur le houseboat où je me trouvais et traversant la passerelle qui conduisait au Palace voisin s'engouffra dans le Alif Laila, suivi d'une envolée de robes brunes.
Averti par un membre de sa suite que deux Européens souhaitaient le rencontrer, c'est lui qui vint vers nous la main tendue; les convives ayant eu l'honneur de partager son repas s'écartèrent formant deux rangs pour lui ouvrir un passage jusqu'à nous. Notre rencontre avec le Dalai Lama ne dura que quelques instants. De sa voix chaude et musicale il nous interrogea en Anglais, mon compagnon et moi-même, nous posant quatre questions apparemment banales mais qui m'ébranlèrent profondément tant elles me parures essentielles: Qui êtes-vous? D'où venez-vous? Où Allez-vous? Que cherchez-vous? Je restais muette, dévorant des yeux cet homme qui me souriait avec une gentillesse incroyable et prenait la liberté de faire attendre son entourage,tous les notables du pays venus l'honorer, à seule fin de nous consacrer quelques minutes de son temps précieux. Mon compagnon, répondait comme il se doit "Nous sommes Français, nous venons de Paris et nous allons visiter l'Inde, et peut-être aussi le Népal etc." tandis qu'à la question "que cherchez-vous" jehurlais intérieurement "Mon guide spirituel" comme s'il avait le pouvoir de le sortir du sac en coton jaune qu'il portait à l'épaule. Il nous laissa sur un sourire lumineux, se retournant plusieurs fois en agitant la main vers nous tandis qu'il s'éloignait. Pendant l'heure qui suivit cette rencontre, un barrage émotionnel s'effondra libérant ma poitrine de je ne sais quelles séquelles obscures et des larmes de joie roulèrent le long de mes joues avec une telle abondance et si interminablement, que mon compagnon, attendant patiemment la fin de ce silencieux orage finit par chuchoter à mon oreille avec son humour coutumier que le lac Dal était sur le point de déborder et le houseboat prêt à rompre ses amarres. Au milieu de mes larmes, l'éclat de rire.
D'autres rencontres avec le Dalai Lama suivirent celle-ci, un entretien privé en 1986, chez lui, à Mac Léod Ganj, et maintes autres fois en divers lieux dans le monde, où il conférait des initiations suivies de plusieurs jours d'enseignements où nous venions nombreux, du monde entier, apprendre de bouche à oreille, comme au temps du Bouddha, la voie de la sagesse et de la compassion ainsi que les techniques de méditation spécifiques à la tradition du bouddhisme tantrique Tibétain.
Quelques semaines plus tard, comme nous visitions Katmandou, mon regard tomba sur un minuscule imprimé collé sur la porte d'entrée d'un restaurant, proposant un cours de méditation bouddhiste en retraite très stricte d'un mois, au monastère de Kopan. C'est alors, en Novembre 1976, que notre voyage touristique se transforma en voyage d'études et à Kopan Gompa, humble monastère voisin du formidable stupa de Bodhnath, juché sur une colline dominant la vallée de Kathmandu, qu'eut lieu la rencontre avec celui qui se révéla dés ses premiers mots et l'explosion de son rire himalayen comme mon guide spirituel, et le resta pour mon plus grand bonheur jusqu'à sa disparition en Mars 1984: Lama Thubten Yeshé.
Mais ceci appartient à un autre chapitre qui reste à écrire.
En ce temps-là, j'habitais rue Baron à Paris dans le 17è. C'est un quartier banal, à l'écart du 17è résidentiel où les communautés noires et blanches se côtoient en évitant soigneusement de se rencontrer. Lorsque j'allais à la laverie automatique toute proche, où les femmes et quelques hommes du voisinage venaient laver leur linge, je me livrais à toutes sortes de stratagèmes pour entrer en matière, obtenir un regard, en espérant un sourire de la part de mes voisins "blacks" dont je ne supportais pas la stratégie du "ignore-moi comme je t'ignore". Cela donnait: "Pouvez-vous me dire combien de temps dure le programme de lavage?" ou "Cela vous ennuirait-il de m'aider à plier mes draps, ils sont si grands et il y a si peu de place ici…" ou encore "Avez-vous des pièces de monnaie en trop pour la machine de séchage…" C'était une denrée rare car la machine à faire de la monnaie était souvent en panne. Toute cette vieille laverie était défaillante, mais je ne l'étais pas moins lorsque voyant les regards obstinément tournés dans la direction opposée à mon sourire avenant, je désespérais de rencontrer une prunelle noire amicale. Que voulez-vous, j'aime les blacks. Je les trouve belles ces femmes en boubous chamarrés, avec leurs bébés aux yeux comme des escarboucles étincelantes, et ces hommes à la démarche souple, tellement élégants dans leurs vêtements de sport, ou vêtus de costumes dernier cri portés avec la même désinvolture que s'ils étaient nus. Il me semble qu'ils ont gardé quelque chose que nous autres, blancs, avons perdu ou n'avons peut-être jamais eu. Est-ce le naturel? Le contact des pieds nus avec la terre? Ou une façon d'être au monde comme s'ils lui appartenaient et non l'inverse comme nous, les nantis, le croyons avec impudence? J'avoue ne pas y avoir réfléchi. Mais je me suis laissée dériver sur les sentiers tortueux de ma mémoire, alors que j'étais en route pour vous raconter ce qui s'est produit au 6 de la rue Baron, un soir de 14 juillet, vers minuit trente, alors que j'étais sur le point de me mettre au lit. Pour la première fois depuis longtemps, je me trouvais seule à Paris pour célébrer cette fête chère à mon cœur. Je n'apprécie pas les défilés militaires mais je vibre comme une flèche dans la cible dés qu'il s'agit de libération et de révolution, et puis j'aime me frotter aux foules en liesse dans les bals publics, à la Bastille, à la caserne des pompiers près de la rue de Rennes, ou sur la Place de la République. Mais j'avais ce soir là une envie impérieuse de voir le feu d'artifice le plus somptueux de l'année et je voulais être au premier rang des spectateurs, face à la plateforme du Trocadéro d'où partait le lancement. J'avais donc prévu d'y aller tôt pour être bien placée. Mais auparavant, afin d'aller à la fête l'esprit libre, il fallait que je prenne une décision sur laquelle j'étais hésitante. Je devais choisir entre l'appât du gain et une galère en perspective. Une agence de voyage renommée me proposait d'accompagner un groupe de touristes, fin Août, pour un circuit au Pakistan et en Inde, pays que je connaissais déjà pour y avoir conduit des groupes, mais je trouvais l'itinéraire mal conçu, trop chargé. J'imaginais sans peine les problèmes qui ne pourraient manquer de surgir à la suite d'interminables journées d'autocar, avec des véhicules aux amortisseurs d'un âge antédiluvien, sans air conditionné par une chaleur accablante; je savais la frustration qu'engendre le fait de ne pas pouvoir communiquer avec les gens du pays pas même en anglais — langue dans laquelle le Français n'excelle pas —, l'exaspération d'être continuellement sollicité par les marchands de rues et les mendiants, la fatigue après des visites trop courtes faites au triple galop… Un vrai piège à touristes ce tour! Oui mais...Par ailleurs, j'avais besoin d'argent. Je tournais et retournais le problème, pesant le pour, le contre, sans arriver à faire un choix. Pile ou face, non! Je me fie plus volontiers à l'antique sagesse du tarot tel qu'Oswald Wirth en a dessiné et commenté les arcanes. Je décidai de tirer une seule carte. Celle qui se présenta fut le XVl, la Maison Dieu. Cet arcane, le plus funeste des 22 arcanes majeurs, représente une tour foudroyée par un éclair qui la décapite, précipitant deux personnes dans une chute mortelle. Je n'étais déjà pas chaude pour guider ce voyage, mais l'avertissement sévère de l'arcane XVlme refroidit considérablement. Tant pis pour le gain, je ne prendrai pas le risque d'accepter ce travail. Soulagée d'avoir pris ma décision, je partis allègrement pour le Champs de Mars, laissant ma voiture garée rue Baron pour prendre le métro qui m'éviterait l'enfer du parking, ainsi, rien ne m'empêcherait de jouir pleinement du feu d'artifice de ce 14 Juillet. Il fut éblouissant! Et par Zeus! Le plus cosmopolite qui soit. Assise dans l'herbe du Champ de Mars, parmi des myriades de personnes, non loin de Miss Eiffel — une tour de bonne augure s'il en est — j'entendais parler toutes les langues du monde à l'exception du français. Tant mieux! Le langage des sourires et des gestes aimables, chacun se serrant un peu pour accueillir de nouveaux arrivants, me convenait parfaitement. Nous étions là par milliers, heureux d'y être et nous n'aurions pas cédé notre place pour un empire. Le feu d'artifice dépassa toutes mes espérances, ce fut… un feu d'artifice! Je revins chez moi en partie à pied le reste en métro, épuisée mais comblée par mon 14 Juillet. Je souris en trouvant abandonnée sur ma couche la carte de tarot que j'avais tirée avant de partir, la Tour Eiffel illuminée m'avait fait oublier la tour foudroyée et ses corps tournoyant dans le vide. Il ne me fallut qu'une minute pour plonger avec délectation dans mes draps parfumés à la lavande, mais à peine avais-je mis un pied dans mon lit que la sonnerie du téléphone me le fit retirer pour aller décrocher. Je me demandais qui pouvait bien m'appeler à une heure aussi tardive, une erreur sans doute. — Bonsoir, Madame, êtes-vous madame Medini Lise, propriétaire d'un véhicule Renault Fuego immatriculé numéro xxxxx? — Oui. — Ici le commissariat du 17è, c'est bien votre véhicule qui se trouve rue Baron devant le numéro 32? — Oui, mais vous savez l'heure qu'il est? — Oui, Madame, mais je dois vous prévenir qu'une personne s'est défenestrée, qu'elle est tombée sur votre véhicule et que… — Votre plaisanterie n'est pas drôle et… — Je comprends vos doutes, Madame, mais je ne plaisante pas, si vous voulez, allez constater les dégats sur votre voiture et rappelez le commissariat pour vérifier ce que je vous ai dit, n'hésitez pas à le faire.
Ce que je fis sans hésiter, découvrant ainsi que la plaisanterie n'en était pas une et par la même occasion qu'il me faudrait passer au commissariat demain à la première heure, afin de signer des papiers et obtenir une attestation prouvant à mon assurance que je n'avais pas sauté à pieds joints sur ma voiture en état d'ivresse pour en défoncer le toit. Qui? Comment ? Pourquoi justement sur ma voiture? J'étais abasourdie. Impossible de vous décrire mon état et la nuit étrange qui s'ensuivit. J'allai dés huit heures du matin au commissariat de police où je remplis et signai comme un zombi tous les papiers qu'un agent me soumettait, n'ayant qu'une question en tête. — Qui est la personne qui s'est suicidée? — C'est une jeune fille mais nous n'avons pas le droit de vous dire son nom. — A-t-elle succombé? — Elle était inanimée quand l'ambulance l'a emmenée, on ne peut pas vous en dire plus. — Dans quel hôpital l'a-t-on transportée? — Nous n'avons pas le droit… — Je veux téléphoner pour avoir de ses nouvelles, ai-je dit en élevant le ton, elle est tombée surma voiture, et je ne crois pas au hasard, je peux peut-être faire quelque chose pour elle… — N'insistez pas, Madame. Découragée, je me dirigeais vers la porte quand une femme qui avait assisté sans mot dire à cet entretient, contourna son bureau pour s'approcher de moi un papier à la main et lisant à mi-voix "Elle s'appelle Linda X, elle est à l'hôpital Untel, à telle adresse, en salle de réanimation." Je lui souris avec gratitude et la remerciai chaleureusement. Elle souleva un sourcil et me dit "Il faut bien s'entraider!" Je rentrai chez moi et appelai immédiatement le service de réanimation de l'hôpital. À l'aide-soignante qui me demandait si j'étais de la famille de Linda, j'avouai la vérité et elle me donna sans réticence les informations que je désirais. Oui, elle avait survécu mais elle était dans le coma et l'on ne pouvait dire si elle avait des chances d'en sortir vivante un jour. On savait qu'à la suite de sa chute, il y avait de la casse mais jusqu'à quel point, c'était trop tôt pour le dire. On attendait les résultats des examens qu'elle avait subis. Il fallait patienter quelques jours. Sa famille s'était-elle manifestée? Personne ne s'était présenté. Pouvais-je me permettre de rappeler pour avoir de ses nouvelles? C'est sur un ton chaleureux qu'elle me dit "Bien sûr, c'est si triste qu'elle soit seule dans cette épreuve! C'est une toute jeune fille vous savez." J'aurais voulu pouvoir l'embrasser pour ces simples mots. Par la suite, je pus constater la gentillesse et la serviabilité de tout le personnel soignant de ce service.
À cette époque, je donnais des conférences à la Sorbonne dans le cadre de l'Université Populaire de Paris, sur la philosophie bouddhiste et les méthodes de méditation permettant de développer la quiétude mentale et la compassion. C'était ce que j'avais trouvé de mieux pour travailler sur mon égoïsme et mon caractère prompt à la colère. À plusieurs reprises, des auditeurs s'étaient présentés en me demandant si je voulais bien leur enseigner ces exercices de façon à pouvoir s'entraîner régulièrement avec moi. Un groupe se forma et j'acceptai de les accueillir bénévolement à mon domicile, où nous avons commencé à méditer ensemble avec un bonheur et une énergie incroyables. Ce jour-là, je leur racontai l'histoire de Linda et leur proposai de travailler sur une méthode de méditation particulière, appelée "tog-len", en Tibétain, cela signifie prendre et donner. Les maîtres de cette technique affirment qu'elle permet non seulement à celui qui s'y exerce d'atteindre à l'éveil de la conscience dans les plus brefs délais, mais également de secourir ceux à qui l'on dédie cette pratique. À partir de ce jour, toutes nos méditations furent dédiées au rétablissement de Linda, à qui nous envoyions mentalement des douches d'énergie lumineuse et curative. Je téléphonais régulièrement à l'hôpital où j'apprenais que Linda dormait toujours d'un profond sommeil dont on ignorait s'il aurait un terme. C'était la Belle au Bois Rêvant, que nous appelions à l'éveil de tous nos vœux. Je ne pouvais m'empêcher d'avoir confiance dans notre pratique, en particulier, dans la force de notre motivation. Au bout de trois semaines, j'appris qu'elle donnait des signes de conscience, l'infirmière me dit que son visage exprimait la douleur qu'elle ressentait dans son corps fracturé en de multiples endroits. C'était infime mais encourageant. Évidemment, elle souffrait! Mais tout valait mieux que l'inconscience dans laquelle elle avait sombré. Les personnes du groupe de méditation se réjouirent avec moi et nous poursuivîmes avec encore plus de concentration nos émissions d'énergie lumineuse en direction de Linda. Quelques semaines plus tard, l'aide soignante m'annonça qu'elle était réveillée mais n'avait pas retrouvé l'usage de la parole, cependant, elle comprenait ce qu'on lui disait. Non, personne n'était venu la voir. — Croyez-vous, demandai-je, qu'elle aimerait recevoir ma visite? — Ne quittez pas, je vais le lui demander. Elle avait répondu à l'infirmière par un signe affirmatif. Je sautai dans ma voiture cabossée et une heure après, j'étais au chevet d'une belle jeune fille de moins de vingt ans avec de longs cheveux bruns et de grands yeux noirs dans un visage pâle et amaigri. Linda essayait de répondre à mon sourire et de serrer ma main qui enveloppait la sienne et c'était vraiment émouvant, mais elle ne pouvait parler, je fis donc seule les frais de la conversation. Je me souviens de lui avoir vu sur les lèvres un sourire plus gai encadré de jolies fossettes quand je lui ai dit en faisant une grimace comique qu'elle s'était donnée bien du mal pour ruiner ma vieille guimbarde qui ne lui avait pourtant rien fait, à part de lui sauver probablement la vie. J'ai ajouté que celle qui avait sauté par la fenêtre, s'était définitivement envolée emportant avec elle tous ses soucis. Aujourd'hui, la Linda à qui je parlais venait juste de naître, une nouvelle vie l'attendait pleine d'aventures, de belles et bonnes surprises. Je voyais son visage s'éclairer peu à peu et quand je lui ai demandé si elle voulait bien me faire confiance et croire en ce que je lui disais, elle a baissé les paupières en signe d'assentiment en serrant fort ma main. Je l'ai embrassée en lui promettant de revenir bientôt. Lors de ma visite suivante, j'appris qu'elle avait reçu la visite de ses parents et celle d'un jeune homme que l'infirmière croyait — me dit-elle derrière sa main avec un air ravi — être son fiancé. Le médecin qui suivait son cas avec lequel je m'étais entretenu, avait de fortes présomptions de fracture grave de la colonne vertébrale, il craignait qu'elle ne puisse jamais marcher à nouveau. J'en fis part au groupe et nous redoublâmes de pratiques et de souhaits en sa faveur, faisant des vœux pour qu'elle retrouve l'usage de la parole et de ses jambes.
Croyez-moi si vous le voulez, un an plus tard, Linda, la Belle au Bois, désormais bien éveillée et campée sur ses deux jolies jambes, me téléphona de province pour m'annoncer son mariage avec son Prince Charmant. J'eus de ses nouvelles, au bout d'un certain temps, pour l'entendre me dire dans un éclat de rire qu'elle était enceinte, et une fois encore pour me parler de leur joie à tous deux d'avoir un enfant et qu'ils étaient heureux. Voici un conte qui se termine à merveille, selon la pure tradition, mais de grâce, laissez-moi croire que dans cette succession de coïncidences — pour ne pas dire de synchronicités (!) — nous avons peut-être joué le rôle de ces bonnes marraines fées, car notre groupe était essentiellement constitué de femmes. Cela dit, quand je pense à la carte du tarot que j'avais tirée lors de ce 14 Juillet, je me demande si "mon art divinatoire" ne s'est pas trouvé gravement en défaut, car l'image parlait davantage de ce qui allait se passer le soir-même, là où j'avais garé ma voiture, que de mon circuit en Asie. Quoiqu'il en soit, pour ne pas vous laisser sur cette fin, j'appris quelques mois plus tard que l'accompagnatrice du groupe que j'avais refusé de guider, s'était confrontée à de sérieux problèmes tout au long du voyage, qu'elle était revenue déprimée, et que les participants sont rentrés en France parfaitement mécontents. Pour ma part, je rends grâce au tarot de m'avoir incitée à rester à Paris où j'ai échappé au pire — la mauvaise humeur légendaire des touristes Français (!) — et où j'ai pu, aidée de mes amies, faire un bout de chemin avec Linda pour l'accompagner vers sa guérison. Je suis loin d'être la seule à avoir connu ce genre d'expérience et nous sommes de plus en plus nombreux à chercher dans cette direction subtile. Quand une partie de l'humanité donne des signes de décadence, une autre prend la relève et fait croître le renouveau. Nous avons tous la liberté de forger le Monde dans lequel nous aimerions vivre, la société est le reflet de nos choix. Si nous voulons une société paisible, équitable, non coercitive et fraternelle, soyons d'abord nous-mêmes, dés maintenant, là où nous nous trouvons, des membres représentatifs de ces qualités, le reste coulera de source.